

L'Australie confrontée à une "guerre du tabac"
L'augmentation en Australie des prix des cigarettes à des niveaux stratosphériques provoque une "guerre du tabac" et nourrit le marché noir, privant les pouvoirs publics de milliards de dollars de recettes fiscales, avertissent des experts.
A 29 euros le paquet de 25 cigarettes, de nombreux fumeurs se tournent vers le marché de la contrebande, échappant à l'impôt indirect sur le tabac, a déploré récemment le ministre des Finances et trésorier australien Jim Chalmers.
En mars, Canberra a ainsi raboté de quatre milliards d'euros sa prévision de recettes fiscales sur les ventes de tabac d'ici 2029.
"C'est une crise fiscale, donc nous perdons des milliards et des milliards de dollars en droit d'accise (impôt indirect, ndlr) mais aussi, ce qui m'inquiète plus (...), c'est qu'elle est devenue un problème majeur de criminalité", alerte James Martin, professeur de criminologie à l'université Deakin de Melbourne (sud-est).
Depuis début 2023, plus de 220 incendies volontaires ont visé des revendeurs du marché noir ou des propriétaires de boutiques ayant refusé de vendre des produits illicites à base de tabac selon M. Martin, qui dénonce des actes d'"extorsion" et d'"intimidation".
L'Australie se targue d'être à la pointe de la lutte contre le tabagisme. En 2012, le pays avait été le premier au monde à imposer les paquets de cigarettes banalisés.
- "Hémorragie" -
Des criminels se disputant le contrôle du "lucratif" marché illégal du tabac sont à l'origine de "violences", selon Heather Cook, directrice générale de la commission du Renseignement en matière criminelle.
Et les forces de l'ordre ne peuvent résoudre le problème seules, affirme James Martin, car "si nous rendons plus difficile l'accès à la nicotine, les gens vont se tourner vers le marché noir".
D'après le criminologue, Canberra a fait deux erreurs: avoir accru le prix des cigarettes à un niveau tel qu'à un rythme d'un paquet par jour, la facture d'un fumeur grimpe à quelque 8.700 euros par an; mais aussi avoir restreint les ventes de vapoteuses uniquement en pharmacie.
"Le gouvernement doit baisser la taxe indirecte sur le tabac pour cesser l'hémorragie vers le marché noir, et doit légaliser les produits de vapotage", plaide M. Martin.
L'enseignant mentionne la Nouvelle-Zélande voisine, seul pays ayant introduit un niveau de taxation similaire à l'Australie sur le tabac, mais qui a légalisé les cigarettes électroniques en 2020. "La Nouvelle-Zélande avait un taux de tabagisme supérieur au nôtre il y a tout juste quatre ans. Il est aujourd'hui considérablement plus bas que celui de l'Australie", dit-il.
- "Guerre" -
Les cigarettes de contrebande arrivent en Australie depuis la Chine et le Moyen-Orient, et les vapoteuses essentiellement de Shenzhen, dans le sud de la Chine, selon le criminologue.
Et ce marché prospère: la police australienne aux frontières a rapporté avoir saisi 1,8 milliard de cigarettes et plus de 436 tonnes de feuilles de tabac illicites entre juillet 2023 et juin 2024.
Le tabagisme a nettement reculé ces dernières décennies dans le pays-continent, de 24% de fumeurs parmi les plus de 14 ans en 1991, à 8,3% en 2023, selon une enquête publique.
Mais la consommation de nicotine par personne est, elle, "relativement stable" depuis 2016, d'après une enquête de l'Institut australien de la santé, qui s'est intéressé aux traces dans les eaux usées de cette molécule addictive présente dans les cigarettes, vapoteuses et substituts du tabac.
D'après Edward Jegasothy, enseignant en santé publique à l'université de Sydney (est), que les prix soient stables ou nettement en hausse les proportions de fumeurs en Australie ont baissé au même rythme.
Le marché noir nuit aux politiques publiques car il offre des alternatives moins chères, explique l'expert à l'AFP, défendant une baisse des taxes sur le tabac et un renforcement des contrôles de police.
M. Jegasothy rappelle aussi que la politique fiscale sur le tabac pèse avant tout sur les catégories socio-économiques les plus en difficulté, les plus exposés au tabagisme et qui consacrent une part plus importante de leurs revenus aux cigarettes.
"Il y a peu de preuves suggérant que notre guerre de facto contre la nicotine constitue une stratégie optimale pour réduire les méfaits liés à la nicotine", ont avertit récemment dans un article scientifique MM. Jegasothy et Martin.
A.Meyers--LiLuX